La larme à l’Oeil

La larme à l'oeil

Ouais ben, la semaine s’est conclue sous le signe de l’émotion!

Encore envoûté par mon récent voyage aux Émirats Arabes Unis, pour le tournage d’un autre projet sur lequel je travaille, je repars la machine du projet Portes Tournantes. Arrivé au bureau vers l’heure du dîner, je m’apprêtais à travailler sur mon scénario sauf que l’Internet ne fonctionnait pas. Au même moment on m’averti que vers 15h la Cour Supérieure allait rendre sa décision sur sentence dans le dossier de Frédérick Gingras. Un peu plus tôt cette semaine, Gingras a plaidé coupable à deux homicides involontaires, une tentative de meurtre et a été déclaré non-criminellement responsable de deux autres tentatives de meurtre.

Puisque de nos jours on est complètement esclave de notre connection et que je ne pouvais pas travailler sans elle, j’ai décidé de sauter sur mon vélo et de filer à toute allure en direction du Palais de Justice de Montréal, en espérant arriver à temps pour l’audience. Au fur et à mesure que j’approchais du palais de justice je sentais mon ventre se serrer. Ça me fait ça à chaque fois. Des tonnes de souvenirs, plus ou moins conscients, m’assaillent et me propulsent des années en arrière, quand je me rendais à la cour de façon quasi-quotidienne.

En rentrant dans le palais, juste à sentir l’odeur, je suis plongé dans le douloureux souvenir de mon premier procès comme avocat de la défense en 1994. Un procès de meurtre devant le Juge Jean-Guy Boilard. J’étais avocat depuis un mois à peine. France Charbonneau, par hasard juge dans le dossier de Gingras, était à l’époque la procureure de la couronne dans le dossier.

Après avoir enlevé mon manteau, ma ceinture, vidé mes poches et mis mon sac sur le tapis roulant, j’ai franchi le portillon des services de sécurité. Je me suis fait la réflexion qu’à l’époque où j’étais avocat on pouvait rentrer librement dans le palais. La salle des pas perdus était un bel endroit paisible, vaste et lumineux. Aujourd’hui le lieu est encombré de murs en verre, de cordons pour faire la file d’attente et de machines pour scanner les gens ainsi que leurs effets personnels. Il y a aussi beaucoup plus de constables spéciaux. Les policers du palais.

Le récit des faits de l’affaire Gingras donne froid dans le dos. Le drame est monumental. Ça fait peur. Pour ceux que ça intéresse, l’histoire peut être lue ici, ici et .

Je rentre dans la salle 3.11. Comme l’écrit si bien la juge Charbonneau dans son jugement « La douleur était palpable dans une salle d’audience pleine à craquer de personnes endeuillées, meurtries, incapables d’accepter le mauvais tour du destin ou de s’expliquer la mort gratuite qui d’une mère, qui d’une conjointe, qui d’une amie, qui d’une soeur, qui d’un fils ou incapables d’oublier l’inoubliable afin de trouver, non pas le bonheur, mais un simple mieux être. »

Je me sens tout petit et voyeur. Dans la perspective de mon projet, j’essaie de trouver une raison d’être à ma présence parmi ces gens atterrés. Le phénomène que je cherche à documenter diffère de celui du cas de Gingras en ce que je m’intéresse à ceux qui commettent des gestes de peu de gravité. Je conçois très bien, même si c’est malheureux, que des gens comme Gingras doivent être tenus à l’écart de la société lorsqu’il sont dangereux, incontrôlables et que les traitements, quand ils sont suivis, ne donnent pas les résultats escomptés.

Par contre, la très vaste majorité des gens judiciarisés qui souffrent de troubles de santé mentale ne commettent pas de meurtre. C’est une infime portion d’entre eux qui sont dangereux. La plupart sont dérangeant, « dérangereux » selon l’expression consacrée. Ils se contentent, en plus d’être désagréables, de s’auto-détruire à petit feu que ce soit par la drogue ou dans la rue, quand ils ne s’enlèvent pas tout simplement la vie, et ce, dans l’indifférence la plus totale. Voire le mépris.

Je ne peux m’empêcher par contre de trouver des similitudes entre la situation de Gingras avec les gens qui vivent les portes tournantes, comme Éric. Ils sont généralement connus du sytème de santé et du système judiciaire. Ils ont presque tous été hospitalisés à répétition. Ils reçoivent peu ou pas d’aide psychologique. Ce sont des gens qui souffrent. Gingras, à seulement 24 ans, en était à sa huitième hospitalisation psychiatrique au moment du drame. Une hospitalisation par année en moyenne. On savait qu’il ne suivait pas bien les traitements, qu’il était agressif et qu’il vivait des psychoses reliées à sa consommation de drogue.

Selon un article de La Presse, « L’accusé souffrait de problèmes de santé mentale et de toxicomanie depuis au moins quatre ans, selon sa mère qui a multiplié les appels à l’aide pour lui trouver une place «en institution» – sans succès – avant que le drame ne survienne. Il avait d’ailleurs été libéré de la prison de Saint-Jérôme moins de trois semaines avant la tragédie. Il avait été incarcéré après avoir attaqué sa mère dans un énième épisode psychotique. »

Caroline Morin, tante de Frédérick Gingras

Pourtant comme le disent si bien à la caméra de TVA la tante de l’accusé et l’un des avocats de Gingras « il était laissé à lui-même dans une situation de quasi itinérance ». Devant ces mêmes caméras de télé, le conjoint de l’une des victimes, la voix encore étranglée par la colère et la douleur, interpelle le gouvernement: « Y’a des personnes qui ont pas réagi quand y’a des lumières qui ont été allumées. »

Je suis persuadé que cet homme, endeuillé par la mort de sa conjointe, même s’il ressent une certaine satisfaction à l’idée que Gingras soit condamné à une longue peine de détention, préférerait de loin avoir aujourd’hui son épouse à ses côtés.

En définitive, et ça me semble pourtant une évidence, mieux vaudrait qu’on s’occupe des gens qui souffrent avant qu’ils ne fassent des conneries. Grosses ou petites. Ces gens ont d’abord et avant tout besoin d’aide. Pourtant on les laisse trop souvent à eux-mêmes, leur situation se détériore et quand ça dérape, et ça finit toujours par déraper, la seule option c’est l’arrestation, la police, la cour et la prison. L’intervention judiciaire prend alors le pas sur les soins de santé. Punir avant de soigner. Je ne dis pas que les solutions sont faciles, mais quand on sait que, comme le souligne la tante de l’accusé « des Frédéric Gingras, y’en a plein », ça va prendre combien de meurtres et de suicides avant qu’on agisse dans le bon sens?

Il y a tant à dire et à penser. Je continue ma démarche en espérant apporter un éclairage pertinent sur le délicat dossier justice/santé mentale.

Il est 15h47, je suis assis sur une chaise défraîchie du 3.11 sous les néons blafards qui crient leur indifférence au drame qu’ils éclairent. La juge pleure en lisant son jugement, je retiens mes sanglots aux côtés de ces personnes déchirées, les victimes et leurs proches, la famille de l’accusé et l’accusé lui-même. Le fait de voir la juge pleurer me rassure. Ça montre que notre système de Justice est tout de même le fait de gens qui ont un coeur. S’il y a un espoir, il réside sans doute dans cette réalité.

3 commentaires sur “La larme à l’Oeil

  1. Cher Philip, merci de t’intéresser à ces personnes souffrantes. Merci de nous donner un portrait des situations. Merci de la compassion que tu offres et de ton non jugement. Merci de ton impartialité. Je sais que tu n’es pas là pour condamner qui que ce soit mais pour mettre de la lumière sur des situations souffrantes pour la personne elle même, son entourage et la société toute entière finalement. En souhaitant que chacun, chacune, soyons interpelés et soyons en mesure d’apporter notre collaboration aussi petite soit-elle pour essayer de changer les choses.

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  2. Merci Diane de me lire et de m’aider dans cette démarche. Le pointe de vue et l’expérience d’une mère est une précieuse contribution à mon projet. Le fait que tu me suives dans ma démarche me conforte dans l’idée que je ne suis pas trop dans le champ. Merci 🙂

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