
L’accès est un élément fondamental de la démarche documentaire. Aujourd’hui j’ai décidé de vous présenter différents films qui, comme celui que je fais, reposent en grande partie sur l’accès dont l’équipe de production a su bénéficier au tournage.
Le film que je veux faire raconte l’histoire de personnes qui vivent ou ont vécu les portes tournantes. C’est leur vécu qui sera l’histoire du film. Cette histoire sera complétée par le témoignage de gens qui les accompagnent, que ce soit des membres de leur famille ou des professionnels.
Mon film repose sur ma capacité d’accéder aux lieux où se trouvent ces gens, d’autant plus que j’aimerais les montrer en action, dans l’exercice de leur quotidien. Des pans majeurs du tournage vont donc nécessiter des accès au sein de différentes institutions.
Je travaille fort pour que Éric lui-même me donne accès à son vécu pour que je le filme. Pour ceux qui se demandent de quoi je parle, allez lire mon billet La sortie à Sherbrooke, ça vous donnera un avant goût.
Pour réussir à filmer, je dois pouvoir accompagner Éric ( et c’est vrai aussi pour mes autres protagonistes) à chacunes des étapes de son périple au sein de notre sytème judidiaire, policier, médical et carcéral, sans oublier les éventuels soins sociaux et communautaires qu’il est suseptible de recevoir.
On imagine souvent le cinéma documentaire comme un reportage fabriqué par une succession d’entrevues entrecoupées de belles images. J’aspire à plus. Je veux montrer mon sujet, pas que des gens en parlent. Comme le disait d’ailleurs Yvon Deschamps dans son monologue Cable TV: « On veut pas le savoir, on veut le voir! On s’est pas acheté une télévision pour rien! »
Je vais donc tourner sur les lieux même où l’histoire des personnes que je filme se déroule; filmer ce que les protagonistes vivent au moment ou ils le vivent. Cette position privilégiée, à proximié des gens, est très révélatrice de leur réalité. Elle permet de communiquer énormément d’information.
Certains réalisateurs basent même presque toute leur oeuvre sur l’accès à des lieux en particulier. Leur films, plus souvent des documentaires d’observation, nous permettent de découvrir des univers et de voir des choses que nous n’aurions jamais pu voir autrement. Il en résulte souvent des oeuvres cinématographiques majeures.
Les deux premiers réalisateurs qui me viennent en tête dans cette veine, sont Wisemen et Depardon. Les deux ont réussi à filmer dans des endroits ou les caméras n’avaient jamais été admises.
Raymond Depardon vient d’ailleurs tout juste de sortir son dernier ouvrage: 12 jours , filmé intégralement en salle d’audience, avec des personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement. « D’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie. »

Depardon nous avais déjà présenté 10e chambre – Instants d’instance , film qui nous plonge dans le quotidien d’un tribunal : « douze affaires, douze histoires d’hommes et de femmes qui se sont, un jour, retrouvés face à la justice. »

Frederick Wiseman pour sa part, s’est principalement appliqué « à brosser un portrait social des grandes institutions américaines ».

Parmi les films desquels je m’inspire le plus on retrouve:
- 1967 : Titicut Follies, 84 min, hôpital pour aliénés criminels de Bridgewater (Massachusetts).
- 1969 : Law and Order, 81 min, dans un commissariat de police à Kansas City.
- 1970 : Hospital, 84 min, le Metropolitan Hospital de New York.
- 1973 : Juvenile Court, 144 min, le tribunal pour mineurs de Memphis, Tennessee.
Les réalisateurs québécois ne sont pas en reste pour ce qui est d’un cinéma documentaire fondé sur un accès privilégié à des protagonistes et à des lieux inédits.
Je vous invite à regarder en premier À votre santé de Georges Dufaux , long métrage documentaire produit par l’ONF sur l’état du système de santé du Québec au début des années 1970.

Plus récemment, il y a eu aussi Ce coeur qui bat, de Jean-Francçois Caissy, Policer ou psy avec Claire Lamarche et DPJ de Guillaume Sylvestre. Ce dernier film nous plonge dans l’univers des intervenants de la DPJ au moment, antre autres, où ils vont chercher les enfants dans les familles pour les soustraire à des milieux de vie toxiques. Y’a tu de quoi de plus privé que ça? Pourtant le film a été fait, le réalisateur a respecté l’anonymat des parents et des enfants. C’est une oeuvre audiovisuelle inestimable.

On ne compte plus les séries télés qui nous ont amené dans des lieux incroyables.

À titre d’exemple, mentionnons tout d’abord De garde 24/7 , série québécoise qui « nous montre de quoi le quotidien de ceux et celles qui passent leur vie à sauver la nôtre est fait. L’équipe de tournage a su s’immiscer au cœur d’un hôpital et être témoin privilégié des défis que nos médecins et leurs équipes médicales relèvent chaque jour. »

Je pense aussi à Flint Town, une série sur Netflix. Le film est filmé avec les policiers, dans le poste de police, dans les réunions d’équipe, dans les auto-patrouilles, partout. Les policiers se livrent même candidement, faces à la caméra ou à la maison en famille, au sujet de leur quotidien. On voit même des discussions conflictuelles avec le chef de police, des citoyens qui témoignent pour se plaindre du tavail policier. Un accès remarquable.
Oh, et il y a aussi un autre documentaire québécois qui a su bénéficier d’un accès privilégié au pénitencier, Un trou dans le temps, de mes Collègues Catherine Proulx et Karine Dubois. « Le film nous invite dans l’intimité de leur cellule et dans les corridors du pénitencier fédéral Archambault de Ste-Anne-des-Plaines, de six détenus qui témoignent de leur expérience. Le film offre un portrait unique du milieu carcéral. »
Il faut aussi que je vous parle de La Clé 56. Pour ce web documentaire, « la clé de l’hôpital a été confiée à un jeune cinéaste, Alexandre Hamel, qui pendant huit semaines a filmé le quotidien d’un établissement psychiatrique de Montréal. Il a eu carte blanche et s’est promené où il voulait, quand il le désirait. »

En fait, je vous parle de tous ces films non seulement pour souligner qu’il est possible de faire des films dans des lieux difficiles d’accès mais aussi parce qu’ils sont des oeuvres importantes dans notre paysage culturel, médiatique et pédagogique. Ils nous apprennent ce que nous voulons connaître mais que nous ne voyons jamais.
De par mon expérience je sais que, en cette ère ou toutes les organisations veulent contrôler leur message communicationnel, les personnes à la tête des institutions (les gate-keepers), aidées par leurs relationistes média, sont généralement réticentes, aux premiers abords, à ouvrir leur porte à une équipe de tournage. Ils craignent d’accorder leur bénédiction à un réalisateur qui veut se promener partout avec une caméra, sans pouvoir contrôler ce qui sera fait ensuite avec le matériel. Et quand on sait l’impact des communications de masse sur l’opinion publique… c’est un grand risque à prendre pour un dirigeant.
J’ai aussi constaté que, paradoxalement, les soirs de première, lorsque le film est présenté sur grand écran ou à la télé, qu’on rit, qu’on pleure, qu’on comprend des choses, qu’on est mis en contact avec un univers méconnu, les réticents d’hier s’entendent souvent dire que « ce film est important », « qu’il devrait y en avoir plus comme ça » et « qu’on devrait le montrer dans les écoles. »
En bout de piste, les films sont télédiffusés, font les festivals, circulent dans les communautés et sont parfois acquis par les bibliothèques ou les institutions d’enseignement. Partout, en plus de révéler des univers, ils servent de bougie d’allumage pour des discussions sur des sujets importants et délicats. Le film documentaire devient un outil important. Outil de communication, outil de mémoire, outil de réflexion, outil de changement. C’est seulement en regardant le produit fini que l’on s’en fait la réflexion.
Bon, je vous laisse. Il faut que j’aille cultiver mes accès, tranquillement, patiemment. Ce n’est pas une démarche qui se déroule rapidement.
On ne tire pas sur les fleurs pour les faire pousser.
Effectivement ce que vous faites est important pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et aussi pour venir à bout de certains tabous, de certains préjugés
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