Je suis finalement allé à Sherbrooke pour voir Éric, le fils de Suzanne, dont je voulais filmer la sortie de prison.

Je suis parti tôt de Montréal, plein d’entrain, la musique dans le tapis. Ces temps-ci j’écoute le nouvel album de Claude Bégin, Bleu Nuit. Un bon groove, j’avais besoin d’énergie.
La première fois que j’ai vu Éric, je savais que le personnel des services de santé essayaient de faire quelque chose pour lui. Mais il n’y avait pas vraiment de plan de sortie. En fait, Éric a besoin d’une forme de résidence surveillée. Ce type d’hébergement demeure un problème pour les personnes comme lui. Éric est sur la liste d’attente d’une résidence depuis des mois. Puisqu’aucune chambre n’est libre pour lui maintenant, à sa sortie de prison, il sort de prison et c’est tout.
La veille de mon départ, Éric m’a laissé un message vocal, court et ambigu. « Je suis toujours intéressé mais j’aimerais que tu trouves quelqu’un d’autre ». 10 minutes plus tard, Diane me texte que son fils ne veut plus participer au tournage.
Je décide d’aller quand même à Sherbrooke, dans l’espoir de le rencontrer et de sonder ses craintes avec lui. Qui sait? Des fois les gens sont ambivalents au sujet d’être filmés ou non. Dans les circonstances, il faut redoubler de prudence. En fait, j’espère un petit miracle. Ça tombe bien parce que, à Sherbrooke, il y a plein de superbes églises!
En arrivant à Sherbrooke j’ai longé la rivière Magog jusqu’à la prison Talbot dans l’espoir de pouvoir laisser une note pour Éric. Je lui avais offert d’aller chez le barbier pour qu’il soit « beau à la TV » et je voulais honorer ma promesse. Ce que je ne savais pas c’est que, même si on peut envoyer des tonnes de lettres par la poste à un détenu, il n’est pas possible de lui laisser un seul petit mot à la réception de la prison. Du moins, c’est ce que l’officier en charge m’a expliqué.
Je suis retourné à ma voiture et j’ai emprunté la rue Bowen Sud pour aller du côté de l’hôpital. Je voulais savoir si l’équipe du suivi intensif avait du nouveau pour préparer la sortie de Éric. Je suis passé par le parc du Mont-Bellevue pour dire bonjour aux Grands pics, avec leur tête rouge. Il y en a beaucoup. Saviez-vous qu’il y avait une pente de ski en ville à Sherbrooke?

Je me trouvais sur la passerelle à l’entrée de l’hôpital sur la rue Murray quand j’ai croisé le psychiatre de Éric. Il m’a informé que deux personnes de son équipe iraient chercher Éric à la prison en après-midi, pour l’amener à l’hôpital.
Cela m’a donné amplement le temps de me promener dans la ville et prendre des images. Ça faisait longtemps que je n’étais pas allé à Sherbrooke. J’avais oublié comment c’était beau. Il faisait soleil. Chaud. Des couples se baladaient en vélo.

J’en ai profité pour passer au Palais de Justice, il paraît qu’ils ont mis sur pied un PAJ-SM, un tribunal spécialisé en santé mentale . Selon les informations glânées ici et là, j’ai appris que le programme est rattaché à la Cour du Québec, qu’il n’y a qu’une seule séance par mois et que le gros des dossiers atterrissent entre les mains des avocats de l’aide juridique.

Vers 15h, une tasse de thé à la main, je me suis assis à la table du Baladi sur la Wellington nord. C’est un sympathique restaurant méditerranéen. Une place ouverte avec un comptoir caisse en plein milieu (Je vais essayer de vous trouver une photo).
Je suis revenu juste à temps pour le parcomètre, l’intérieur de la voiture était brûlant. J’ai démarré la voiture en descendant la vitre. Quand je suis passé sur le pont Montcalm, l’air de la King caressait encore mon visage brûlant. En bas du pont, après un virage à angle droit sur Bowen Sud en direction de la rue Talbot, j’ai passé la 4e vitesse et enfoncé l’accélérateur.

Je rejoins Éric dans l’entrée de la prison, juste à temps pour assister à ses premières minutes de liberté depuis 9 mois.
L’infirmier auxiliaire et le travailleur social qui l’escortent sont très sympathiques. Empathiques. Professionnels. Ils connaissent Éric.
Ils m’expliquent qu’il y a plusieurs unités de soins en santé mentale à l’hôpital. En fait, ils offrent quatre niveaux de soins: du très intensif jusqu’au suivi communautaire. J’ai l’impression que leur unité, le suivi intensif, est très achalandée. Beaucoup de cas, urgents. Pas assez de ressources.
Éric a hâte de sortir et de fumer une cigarette. « Ou cinq » comme il dit. C’est interdit en prison. « Les gars fument leurs patches de nicotine, tu deviens tout étourdi ».
Éric se sort une cigarette du paquet neuf qui virevolte presque entre ses mains; un briquet apparaît. Éric essaie d’allumer sa cigarette plusieurs fois. Le briquet ne fonctionne pas. Incapable d’allumer la moindre cigarette. Personne n’a de feu dans les environs. C’est bien parti!
Il embarque son sac poubelle plastique transparent, à moitié plein de ses effets personnels, dans le coffre de la voiture. En me serrant la main, Éric me dit qu’il accepte d’être filmé « mais pas pour mon premier jour de liberté. Plus tard. C’est trop raide. »
Il me redemande mon numéro de téléphone. Je lui dis « si tu as besoin d’aide tu n’as qu’à m’appeler ». Ma carte de visite en poche il disparaît en claquant la portière de la voiture, personnelle, d’un des gars. Direction: l’hôpital.

Le plan de travail est d’hospitaliser Éric de son plein gré. Le trio se rend donc à l’urgence. D’ailleurs, c’est curieux non, de passer par l’urgence quand on arrive avec des infirmiers du suivi intensif? Les heures passent, je trouve ça trop intrusif d’aller fouiner à l’urgence. Après tout, Éric a dit qu’il allait m’appeler!
Je décide d’aller chez des amis qui habitent à un jet de pierre de l’hôpital et qui ont gentiment accepté de m’héberger chez eux pour une nuit. L’apéro sur le balcon baigné de soleil mais rafraîchi par une petite brise, est réconfortant.
Le lendemain matin il fait gris. Il a plu pendant la nuit. Le fond de l’air est frais mais le déjeuner chez Tassé est excellent. Par chance, en venant aux nouvelles, je tombe sur l’infirmier et le psychiatre de Éric, devant l’hôpital. Ils m’expliquent qu’au courant de la soirée, Éric, qui n’était pas obligé de rester à l’urgence, a décidé de partir pour aller voir un ami. Tout simplement.

Le voilà dans la brousse. Sans argent. Sans manteau.
Je l’ai cherché une partie de l’avant-midi. Dans le coin des rues Wellington et King. Je voulais le voir en liberté. J’étais inquiet un peu aussi. J’ai appelé Diane. On se parle souvent depuis hier. Elle n’a pas de nouvelles. Elle est inquiète
Je passe au palais, le nom de Éric ne se trouve pas sur le rôle d’audience. Il n’est pas à la détention non plus. J’ai demandé à la réception du Partage St-François si quelqu’un avait vu Éric. Il n’est nulle part.
Les intervenants rencontrés me disent tous qu’ils le reverront bientôt. Accusé et détenu.
Au fond d’une cour, derrière la rue Alexandre, je découvre un joli chemin qui longe une voie ferrée désaffectée. Le printemps s’éveille. Assis sur un rail, j’appelle ma blonde.
En remontant à travers la Ville par la 112 vers l’ouest, je vois des flashers de police devant le motel Les Jardins de Ville . Un périmètre de sécurité. Une scène de crime. TVA et Radio-Canada sont là. Quelqu’un est mort? Je me suis tout de suite dit: « Et si c’était Éric? » Parce que oui ça peut aussi être comme ça que ça finit. La rue c’est dangereux. Ce n’était pas Éric.
À 14h45, bredouille et fatigué, je roule à 98km/h sur la 10 ouest, direction Montréal. Le soleil descend doucement sur le pare-brise. Pendants que les pointillés de la route me font leur danse hypnotique, je pense à ces deux derniers jours. Le piano de Chili Gonzalès dans Within de Daft Punk se bat dans mes oreilles avec le bruit du vent. Une question s’invite dans ma conscience: À quoi bon passer tant de temps à suivre les traces d’un gars que je ne connais pas et qui ne veut pas se faire filmer?

Ce matin, retour à la vie normale. Debout dans un corridor de L’inis où je travaille avec des étudiants en documentaire, je reçois un appel. Éric s’est fait arrêter. Détenu, il attend de comparaître au palais de justice. Il lui aura fallu moins de 48 h pour succomber. Comment aurait-il pu en être autrement? L’arrestation de Éric était l’issue logique de sa sortie de prison. C’est un exemple patent du syndrome des portes tournantes. Je pensais pas que ce serait si clair. C’est là. Je peux le filmer.
Je pense à toutes toutes les ressources mobilisées par cet épisode: le personnel carcéral, les policiers, le procureur de la couronne, l’avocat de Éric, l’aide juridique, les juges, les services de détention, le personnel du palais de justice, celui du système de santé, etc.
Je me demande combien d’équipes de soutien intensif on pourrait financer avec ces ressources? Et combien d’organismes d’hébergement communautaire peut-on outiller avec tout cet argent?
Et on ne parle même pas de la souffrance humaine: celle de Éric, mais aussi celle de sa mère, celle de ses proches. Que dire aux éventuelles victimes?
Tout ça pour quoi déjà?
La justice?
Que va-t-il se passer maintenant? À part le jeter en prison pendant des mois, qu’est-ce qu’on fait d’une personne marginale, qui n’arrive pas à s’occuper d’elle-même et qui refuse qu’on s’occupe d’elle?
Faire quelque chose.
Oui, mais quoi?
Plus de soins, moins de punition.
Je vous laisse avec ça. Je vais aller préparer mon prochain billet.
Je me nomme Sylvie et suis là tante de Patrick. En matinée, le 16 mai dernier, j’ai parlé avec Patrick et c’est à ce moment qu’il m’a appris qu’il avait décidé de ne pas participer à votre film! Surprise, je lui ai demander pourquoi, à la dernière minute, il avait reculé. Il m’a répondu qu’il n’etait pas à l’aise de se faire filmer parce que ça va amener les gens à le juger, à l’étiquetter. Il mentionnait qu’il ne voulait pas que ses enfants le voit vivre d’une façon qu’ils ne connaissent pas de lui . Je comprends, que je lui ai dis. Ce faire filmer c’est ce montrer à nu et ça c’est pas évident! Faut être prêt! Je lui ai quand même mentionné que cette expérience peut l’amener à vivre autre chose, peut l’amener à vivre de nouveau défi et qui sait si ça n’aidera pas quelqu’un qui est sur le point d’entrer dans ce cercle vicieux! Il m’a répondu que ce n’etait pas le bon moment, qu’il avait encore des choses à vivre… je lui ai posé la question à savoir s’il voulait dire qu’il allait certainement consommer et sa réponse à été … peut-être ben! Alors ça ne sera pas cette fois ci la bonne, que je me suis dis! Patrick est très conscient que la marche est très haute pour arriver à une meilleure vie et que le chemin sera ardu. Comme il n’a aucune expérience de vie à laquelle se raccrocher , comme il est un être impatient, qui veut tout et tout de suite et comme il a une image biaisée de c’est quoi la vie en dehors des institutions, ben ça l’amène à baisser les bras avant même de les avoir lever! Décrochage… Consommation… Problème de santé mentale… Estime de soi inexistante… Confiance envers autrui inexistante… Que peut-on faire avec tout ça? Voilà l’enigme!
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Merci Sylvie.
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