Des Doritos piquantes

Quand j’ai appelé Éric pour l’informer que je descendais le voir à l’unité de psychiatrie légale à l’hôpital de Sherbrooke, il m’a demandé de lui apporter un sac de chips.

Le plan de la journée est simple: faire une entrevue avec Éric le matin, assister à une conférence de presse en après-midi et revenir assez tôt à Montréal.

Après ma tentative de tournage de la semaine dernière, j’ai mis toutes les chances de mon côté: j’ai obtenu du psychiatre de Éric une permission de visite en dehors des heures normales et j’ai averti les relations médias de l’hôpital que je voulais faire une entrevue avec Éric. Éric n’étant ni en prison, ni en cavale; ça promettait d’être facile. Aussi, j’ai réussi à convaincre Helgi, mon fidèle complice et magicien de l’image, de m’accompagner pour filmer.

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Depuis la dernière fois qu’on s’est parlés vous et moi, Éric a eu le temps de comparaître à la Cour. La cour a ordonné que son aptitude à comparaître soit évaluée. La loi demande aux juges de s’assurer que les accusés qui passent devant eux soient dans des dispositions mentales qui leur permette minimalement de comprendre ce qui se passe dans la salle d’audience. Le psychiatre doit maintenant examiner Éric et envoyer un rapport au Tribunal. Ça peut prendre une bonne semaine. Pendant ce temps-là Éric est gardé à l’hôpital pour examen plutôt que détenu dans un centre de détention.

C’est facile d’appeler à l’hôpital. J’ai pu parler directement à Éric 2-3 fois durant la semaine. Sur une ligne téléphonique de qualité.

Éric me dit qu’il est mieux à l’hôpital qu’en prison. « Ici on s’occupe de moi ». Il m’explique qu’il ne veut pas retourner en prison. Qu’il a peur. Il se cherche une sorte d’hébergement, une cure de désintoxication qui remplacerait la prison. C’est par lui-même qu’il appelle les différentes ressources. En vain. Soit il n’y a pas de place, soit on ne prend pas son type de clientèle, soit on ne veut carrément pas de lui. Sa mère, Diane, me dit quand même qu’elle l’a rarement vu chercher avec autant d’assiduité. Chose troublante, il me parle plutôt ouvertement de suicide en lien avec un éventuel retour en prison.PALAIS-SHERB-02Entre vous et moi, avec le passé criminel qu’il a, il y a malheureusement peu de chance qu’un/e juge embarque dans une proposition de cure pour remplacer une peine de détention. On le renverra probablement en prison. Pour une plus longue période que la dernière fois. J’en ai vu des tonnes de gars comme ça quand j’étais procureur de la couronne. J’interprétais que cette prise en main et cette volonté de régler un problème de consommation, juste au moment ou une peine de détention leur pendait au dessus de la tête, n’était qu’opportunisme. Il m’était facile de dire qu’il sera toujours temps de faire une cure après la prison et qu’il aurait fallu y penser avant de commettre un crime. On ne montre pas à un vieux singe à faire des grimaces…

Je vois les choses différement aujourd’hui.

Enfin, Éric essaye.

Toujours est-il que je descends vers Sherbrooke avec Helgi, On écoute Ours mal léché de Manu Militari:

Quand tu parleras d’ma vie, faut qu’tu leur dises Manu
Qu’avant d’vouloir du blé, elle veut d’l’amour la rue
La vraie, celle à laquelle chus accroché
Faique pour la fuir, j’m’arrache les poumons à puffer

Rayons d’soleil, arc-en-ciel
Bonbons, crack house, Hansel et Gretel
Mal léché, ours, rivières de miel
15 minutes, j’oublie qu’la vie est une crisse de chienne

Arrivés en ville, on fait un détour par le Pharmaprix sur Belvédère Sud. Je dois acheter du tape médical pour coller le micro. Dans le parking, j’appelle Éric pour lui demander quelle sorte de chips il veut.

– Des Doritos, les piquantes. Un p’tit sac, ma mère veut pas j’en mange un gros.

Y’avait pas de petit sac, j’en ai acheté un gros.

Dix minutes plus tard, nous sommes stationnés sur la rue Murray. Sur le gazon, on prépare nos équipements. On monte au septième. Ce 7e étage, c’est pas le 7e ciel, c’est le 7e sécurisé. Plus sécurisé que j’imaginais d’ailleurs. Y’a deux gars devant l’entrée. Un avec une perceuse et un autre qui fouille dans un gros coffre à outils accoté devant la vitre de sécurité. À sa demande, j’explique à l’un des deux qu’on vient visiter Éric:

– Y’a quoi dans vos trois sacs? me demande le gars.

– Une caméra, un trépied et un kit de son. On s’en vient filmer une entrevue!

– Y’a pas de caméra qui va rentrer icitte! Personne a tourné ici depuis 2003. C’est pas aujourd’hui que ça va changer.

– Le patient est d’accord! Le docteur a autorisé la visite! On a averti les relations médias!

Éric apparaît justement de l’autre bord de la fenêtre. Je le salue. Je continue en parallèle à parler avec le personnel de l’unité. Il y a une sorte d’agitation dans le bureau. Je montre le sac de Doritos à Éric. Il me sourit. Mon coeur bat fort. Je lui présente Helgi. Je me dis que je suis peut-être venu à Sherbrooke pour rien.

Heureusement, un gars souriant apparaît. Je saurai plus tard que son nom est Christian, l’infirmier chef. Un chic type.

Je vous conterai pas tous les détails mais me voilà en train de négocier avec Christian qui appelle les relations médias, il me passe le téléphone par la porte, je parle, je lui rends, il parle. J’envoie des textos. Des vérifications sont en cours. On peut rentrer dans la zone sécurisée en attendant de démêler tout ça. Quelqu’un part avec nos équipements, on laisse nos effets personnels dans un petit casier et on s’installe dans un cubicule. Avec Éric. On jase en mangeant les Doritos qui ont réapparus miraculeusement, dans un sac en papier, entre ses mains. Il est relax.

On continue comme ça pendant 30-40 minutes. Je refais des appels. Je laisse des messages. Christian réapparaît. On parlemente. Un infirmier vient prendre le taux de sucre de Éric. Résultat:12.

Je comprends que personne n’est contre l’idée qu’on fasse une entrevue mais personne ne peut décider seul. Tout le monde attend le OK des autres.  Et la sécurité? Et la désorganisation des autres patients? Et le psychiatre qui est au tribunal pour une autre affaire? Et la confidentialité? Je suis d’ailleurs rassuré de voir à quel point le respect de la vie privée est une considération importante pour eux.

Finalement, miracle! Christian nous dit « On vous laisse une heure pour faire une entrevue. Revenez à 14h30.  » Wow! Ça va marcher!

BALADI.pngOn a du temps entre la conférence de presse, prévue pour 13h30 et l’entrevue à 14h30. Ça tombe bien puisqu’on a faim. J’amène Helgi au Baladi. Voici comme promis une photo du comptoir caisse, en plein milieu, avec le thé et les ustensiles.

On avale en vitesse une assiette végétarienne. Je révise ma liste de questions. Helgi me donne quelques conseils. Je suis nerveux. Qu’est-ce qu’on peut demander à une personne dans une telle situation? Je trouve ça tellement hallucinant de passer presque toute sa vie en prison. Je refuse de croire que Éric aime ça.

On arrive à temps à la conférence de presse. Il s’agit du dévoilement des grandes conclusions d’une recherche sur l’Équipe mobile d’intervention psychosociale (ÉMIP).

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Composée d’un policier-patrouilleur en uniforme du SPS et d’une travailleuse sociale du CIUSSS de l’Estrie – CHUS, l’ÉMIP circule dans les rues de Sherbrooke afin de répondre aux appels d’urgence. Les membres de l’ÉMIP interviennent pour évaluer sur place les personnes en détresse afin de les orienter rapidement vers la ressource appropriée (CLSC, hôpital ou organisme communautaire). L’objectif de départ de ce projet pilote était d’améliorer l’accessibilité aux soins et services en première ligne, tout en permettant une meilleure utilisation des services d’urgences en plus d’éviter la judiciarisation.

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Parmi les faits saillants du rapport :

  • baisse de50 % du nombre de transports vers l’hôpital ;
  • hausse de51 % de la prise en charge par le milieu communautaire ou social;
  • diminution de 11% de l’emploi de la force;
  • le système de santé et la police commencent à se parler et à se faire confiance;

Après la conférence, on interview les deux représentantes de l’EMIP, deux battantes qui affichent une belle complicité. La batterie de mon enregistreur audio choisit juste le moment ou Helgi appuie sur record pour rendre l’âme. La policière sourit. La travailleuse sociale me demande « c’est quoi un documentariste? » J’ai l’impression d’être un amateur. Je plogue le micro directement dans la caméra et, sans écouteurs, je leur lance une première question.

EMIP-01En discutant avec les deux spécialistes de l’intervention de crise, je comprends que l’EMIP n’a pas vraiment pour fonction de s’occuper de cas lourds comme celui de Éric. Je réalise aussi que, lorsqu’il y a à la fois une crise et une infraction, on procède à l’arrestation. On réglera la crise après. Ensuite, on envoie ça au tribunal et un procureur prendra la décision d’accuser ou non la personne. Je leur parle de Éric et de ses difficultés. Les deux dames m’expliquent (je parapharase):

Y’a une question de choix aussi, si la personne elle est pas bien un moment donné elle va s’accrocher dire j’ai besoin d’aide,  mais y’a des gens qui sont pas assez inconfortables pour le dire. On peut faire un bout de chemin pour eux autres, mais le reste ça leur appartient.

C’est vrai que rien ne peut être fait sans la participation de la personne. Mais je me sens inconfortable avec l’idée que tout repose sur la volonté de s’en sortir. J’ai pas le temps d’approfondir, il est 14h15 et on doit courir pour faire l’entrevue. J’espère les recroiser.

Arrivés au 7e on pose nos sacs devant la porte sécurisée, il est genre 14h32. Christian nous installe dans la salle de conférence. Éric se joint à nous. Il me dit qu’il vient de se réveiller. On bouge la table de conférence. Helgi installe rapidement le kodak. Je colle le micro sous le t-shirt de Éric. Le micro-perche coincé entre les bras de la chaise,  je prends une grande respiration et on commence l’entrevue.

Un commentaire sur “Des Doritos piquantes

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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